Enjeux et défis en matière d’immigration francophone au Nouveau-Brunswick

Dossier immigration
22 juin 2017
Dossiers
Enjeux et défis en matière d’immigration francophone au Nouveau-Brunswick
Texte rédigé par Chedly Belkhodja, École des affaires publiques et communautaires, Université Concordia et Eric Thomas, Institut canadien de recherche en politiques et administration publiques.

Depuis des années, le Nouveau-Brunswick accueille des immigrants des trois catégories de résidents permanents, soit les immigrants économiques, les réfugiés et le regroupement familial. Des fermiers américains, des familles néerlandaises ou encore des réfugiés vietnamiens ont façonné le paysage ethnique de la province.


Cette dynamique a surtout caractérisé la communauté anglophone qui a été plus réceptive aux migrations venues au Canada tout au long du XXe siècle.

Aujourd’hui, la province compte à peine 4 % d’immigration dans la composition de sa population, un chiffre bien en dessous de l’ensemble de la population canadienne issue de
l’immigration (21 %). Un enjeu récent est la problématique de l’immigration francophone.
 


Le 10 juillet 2014, le gouvernement du Nouveau-Brunswick dévoilait sa stratégie pour dynamiser l’immigration francophone1. Pour y arriver, la Province entend intensifier ses efforts de promotion et de recrutement à l’étranger, et miser sur de bonnes pratiques d’intégration, de sensibilisation et de rétention déjà en place.

Espérer attirer plus d’immigrants francophones ne sera pas une mince affaire, notamment lorsque les récentes statistiques provinciales en matière de distribution linguistique de la population immigrante montrent une stagnation du nombre d’immigrants francophones (Figure 1).

Figure 1

Bien qu’elle ne puisse être le remède miracle au déclin démographique, à l’économie fragile et à l’équilibre linguistique de la province, l’immigration peut cependant dynamiser la société néo-brunswickoise2. La plus grande mobilité des nouveaux arrivants en sol canadien permet d’exposer de nouvelles régions à la diversité ethnique et culturelle. Pendant longtemps, les immigrants convergeaient vers une des trois métropoles canadiennes, mais ces dernières années, l’immigration canadienne se caractérise par l’essor de nouvelles destinations, villes de petite et moyenne taille et régions rurales.

Ce faisant, un plus grand nombre d’intervenants – municipalités, agences économiques, acteurs de la société civile – sont plus sensibles à l’enjeu de l’immigration3. Au  Nouveau-Brunswick, des nouveaux arrivants ont fait le choix de l’urbanité, mais aussi de régions plus rurales.

1 Province du Nouveau-Brunswick, Plan d’action pour favoriser l’immigration francophone au Nouveau-Brunswick 2014-2017.
2 « V’nez nous ouère…pi restez », L’Étoile provinciale, 26 juin 2014, B11.
3 Prendre comme illustration la Ville de Moncton et le dévoilement d’une stratégie municipale en immigration.

L’immigration en Acadie : état de la situation

Depuis les années 2000, le dossier de l’immigration francophone se présente davantage sous l’angle économique. Les critères de sélection du système d’immigration canadien favorisent l’entrée d’immigrants détenant les qualités et compétences essentielles leur permettant de contribuer à l’économie du pays.

Le gouvernement du Nouveau-Brunswick s’est, pour sa part, doté de mécanismes lui permettant d’agir en matière d’immigration économique, soit le Programme des candidats provinciaux (PNP). Ce programme lui a permis d’augmenter le nombre de résidents permanents par année de 700-800 à plus de 2 000 par année, la grande majorité provenant de la catégorie économique (Figure 2).

Figure 2

La Province a également identifié des marchés cibles, comme la Corée du Sud et l’Europe de l’Ouest. Dans le contexte de l’immigration francophone, la Province s’est intéressée davantage aux entrepreneurs et aux travailleurs qualifiés européens. Malheureusement, les pays du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne demeurent un peu à la périphérie.

Depuis 2006, une immigration européenne, surtout française et belge, est arrivée via le PNP4, ce qui a été rendu possible par des missions de recrutement en France et en Belgique par le biais du salon de l’emploi Destination Canada ou le Festival interceltique de Lorient, vitrine promotionnelle pour les artistes acadiens, mais également pour le tourisme et l’immigration.

Dans le cadre de la feuille de route pour la dualité linguistique (2008-2013), la Province a obtenu une enveloppe spéciale pour l’immigration francophone de 10 millions de dollars.

Cela a permis de renforcer la capacité gouvernementale, mais aussi de soutenir des structures d’accueil et d’établissement dans toutes les régions de la province. Accompagner l’immigrant et sa famille dans un projet d’intégration est essentiel à l’intention de rester ou de partir.

En février 2015, la mise en marche du programme fédéral « l’Entrée express » aura des effets considérables sur la manière de sélectionner des immigrants qualifiés au Canada. Les candidats à l’immigration seront choisis à partir d’un bassin où les employeurs auront un rôle clef. Les communautés francophones pourront alors mieux
identifier leurs besoins en emploi et établir des démarches pour intégrer des immigrants qualifiés dans l’économie provinciale.

4 André, Benoît (2013). « Immigration francophone au N.-B . : exercice de schizophrénie appliqué », L’Acadie Nouvelle, mardi 21 mai, p. 14.

Les immigrants de demain? Les étudiants internationaux.

Une dynamique porteuse de l’immigration francophone au Nouveau-Brunswick est le nombre croissant d’étudiants internationaux qui choisissent de venir au Canada poursuivre des études postsecondaires et collégiales.

Figure 3

Fondée en 1963, l’Université de Moncton est la plus grande université canadienne entièrement de langue française oeuvrant à l’extérieur du Québec. Si le nombre total d’étudiants inscrits à l’Université de Moncton est à la baisse, la population estudiantine internationale est pour sa part à la hausse. À la session d’automne 2013, elle comptait dans ses trois campus un total de 4 802 étudiants inscrits à temps plein, la majorité au premier cycle, dont plus de 17 % étaient des étudiants internationaux.

La proportion d’étudiants internationaux inscrits à l’Université de Moncton a plus que triplé de 2003 à 2013, faisant d’elle l’université néo-brunswickoise avec le plus fort pourcentage d’étudiants internationaux. Cette augmentation, qui contraste avec une moyenne provinciale stagnante, est due à deux principaux facteurs.

Tableau 1

Premièrement, l’Université de Moncton attire une clientèle internationale différente de celle des universités anglophones de la province. Alors que ces dernières attirent principalement des étudiants internationaux de la Chine, des États-Unis, de l’Inde et du Pakistan, les étudiants internationaux inscrits à l’Université de Moncton viennent majoritairement de l’Afrique subsaharienne, du Maghreb et des Antilles. Le 11e Sommet de la Francophonie qui eut lieu à Moncton en 1999 fut un événement clé dans les efforts de mise en valeur de l’institution acadienne dans les pays du Sud. Deuxièmement, l’Université de Moncton a été très proactive dans son recrutement international depuis 2002.

Figure 4

Cette situation s’est même accentuée dans certaines facultés, notamment en administration, en ingénierie et même dans certains départements du secteur des sciences sociales.

Figure 5

Ce qui se passe à l’Université de Moncton est assez spectaculaire si l’on considère qu’au début des années 1980, une minime présence étrangère, surtout tunisienne, marocaine et libanaise, passait un court séjour d’études à Moncton. Aujourd’hui, tout a changé, car venir au Canada pour suivre des études prend une autre signification davantage liée à un projet d’immigration. Après les études, on souhaite se trouver un emploi dans la région du Grand Moncton ou ailleurs. Par conséquent, l’institution universitaire est amenée à jouer un rôle différent qui ne se limite plus uniquement à l’encadrement académique. Elle doit ajuster ses services aux étudiants et établir des collaborations avec des intervenants situés à l’extérieur.

Dans cette nouvelle réalité, plusieurs défis existent afin d’amener l’étudiant international à se sentir inclus dans la vie universitaire et communautaire. Premièrement, le nombre d’étudiants acadiens étant à la baisse, les établissements postsecondaires recrutent une clientèle étudiante étrangère. Une récente recherche a démontré que certaines petites universités seront de plus en plus dépendantes de cette source d’étudiants afin d’assurer la survie de certains programmes de premier cycle5. Deuxièmement, l’intégration de la clientèle internationale demande une panoplie de services d’accueil, d’intégration et de rétention. Dans un contexte de diminution des effectifs, les universités misent beaucoup sur la promotion et le recrutement, mais moins sur les services d’intégration aux étudiants étrangers. Troisièmement, les agences d’accueil et d’établissement, comme le Centre d’accueil et d’accompagnement francophone des immigrants du Sud-Est du Nouveau-Brunswick (CAFI), n’ont pas la capacité et les ressources nécessaires
pour répondre aux besoins des étudiants internationaux qui désirent faire la transition d’un statut temporaire vers la résidence permanente.

Enfin, l’implication des acteurs économiques et communautaires reste problématique et demande un travail considérable au niveau de la sensibilisation des employeurs des petites et moyennes entreprises. À Moncton, il existe des initiatives intéressantes telles le mentorat, le bénévolat et la formation au contexte du marché du travail canadien.

5 Mathieu Wade et Chedly Belkhodja (2012). « Managing a New Diversity on a Small Campus: The Case of l’Université de Moncton (Canada) », dans Hébert, Y. & Abdi, A. A. 2011. Critical Perspectives on International Education, Rotterdam: Sense Publishers, p. 184-196.

Comment l’immigration francophone peut-elle façonner l’Acadie?

L’immigration francophone fait partie du paysage démographique du Nouveau-Brunswick. Pour espérer aller plus loin, la communauté francophone doit se positionner par rapport au paradigme économique de l’immigration. Elle doit évaluer les facteurs de l’intégration économique des immigrants francophones et la capacité des communautés
à s’assurer que l’emploi réponde aux attentes des immigrants. Elle doit aussi ne pas faire une lecture strictement instrumentale de l’immigration. L’immigrant idéal n’est pas tout simplement un individu venant combler des besoins économique ou démographique identifiés par la société d’accueil. Cet enjeu de l’immigration ne doit pas toujours être présenté dans une logique de déficit pour une communauté. Dans l’élaboration des politiques publiques en matière d’immigration, nous devons défendre la spécificité du contexte minoritaire francophone, d’une société acadienne pouvant s’épanouir par l’immigration.

Deuxièmement, l’enjeu de l’immigration francophone a permis de poser un regard différent sur des enjeux identitaires, de renouveler un regard dominant ou profondément « majoritaire » de l’immigration. Le fameux « eux » et « nous » est-il différent au sein de la minorité? Qu’en est-il de l’intégration au sein de la minorité francophone? Comment
s’agencent les particularismes de communautés issues de la dualité linguistique avec cette diversité culturelle portée par l’immigration francophone? Comment la société acadienne peut-elle grandir par l’entremise de l’immigration? Toutes ces questions ne sont pas faciles et n’offrent pas de solutions rapides. Il s’agit plutôt de faire place à un
débat sur l’avenir d’une société qui ne peut composer sans l’apport de l’Autre dans la construction d’un vivre ensemble. Les nouvelles réformes en immigration peuvent nous éloigner d’un projet plus collectif, car elles valorisent des considérations plutôt individualistes moins ancrées dans le sentiment d’appartenance communautaire. Ce questionnement est important, car il introduit un défi dans la manière de définir la communauté par rapport à la réalité de l’immigration. On demande aux immigrants de venir grossir les rangs des communautés francophones en situation minoritaire, mais ces immigrants sont sélectionnés à partir de mécanismes qui vont accentuer l’aspect temporaire, mobile et précaire de leur condition.

Enfin, il ne faut pas négliger ce que l’immigrant pense de la société qui souhaite l’accueillir. L’Acadie est-elle si accueillante? Est-elle à l’écoute de ce que les nouveaux
Canadiens ont à dire d’enjeux comme l’éducation, l’emploi, les relations sociales? Dans les transformations du système d’immigration canadien, les trajectoires migrantes et
les profils des immigrants sélectionnés deviennent plus complexes. La valorisation d’un immigrant autonome et responsable de son parcours individuel aura un effet sur le
sentiment d’appartenance à la communauté d’accueil.

Comment se fait le processus d’intégration pour des immigrants économiques ayant plus d’exigences pour eux et leurs familles? Quelle sera leur allégeance aux enjeux
défendus par la communauté? Ces interrogations doivent faire partie d’une réflexion plus approfondie de l’immigration.