France Daigle reçoit l'Ordre du mérite

France Daigle
15 décembre 2017
Entretiens
France Daigle reçoit l'Ordre du mérite

France Daigle est l’une des figures marquantes de la scène littéraire acadienne moderne. Elle compte aujourd’hui parmi les écrivains acadiens les plus réputés de sa génération et sa renommée s’étend bien au-delà de son Acadie natale. Son oeuvre est étudiée au Canada, mais aussi dans plusieurs autres pays, notamment aux États-Unis, en France, en Allemagne, en Autriche, aux Pays-Bas et en Belgique. Plusieurs anthologies littéraires accordent une place de choix à l’écrivaine.

Originaire de Dieppe, France Daigle a complété un baccalauréat ès arts de l’Université de Moncton, en 1976. Elle a également effectué des études en photographie et en cinéma à l’Université Ryerson de Toronto. Dans les années 1970, France Daigle a été journaliste au quotidien L’Évangéline et traductrice chez Marine Atlantique. Elle a également travaillé pendant plus de 20 ans à la salle de rédaction de Radio-Canada Acadie. Elle tient, depuis quatre ans, une chronique hebdomadaire dans L’Acadie Nouvelle.

C’est en 1981 qu’elle démarre définitivement son projet littéraire. Ses nombreux intérêts — qu’il s’agisse du cinéma, de la chanson, du théâtre, de la photographie — ont d’ailleurs influencé son style littéraire, qui se transformera au fil des publications, passant du registre poétique au registre romanesque.

France Daigle a publié 13 titres depuis la parution de son premier livre, Sans jamais parler du vent, aux Éditions d’Acadie, en 1983. Elle a aussi fait paraître plusieurs poèmes dans des revues, a signé sept pièces de théâtre qui ont toutes été créées à Moncton, et a collaboré à quelques projets de scénarisation. Ses six derniers romans ont été traduits en anglais et publiés chez House of Anansi Press, une maison d’édition de Toronto. D’ailleurs, For Sure, la traduction anglaise de son roman Pour sûr, a été en lice pour le prestigieux prix IMPAC Dublin.

L’excellence et l’originalité de l’oeuvre de France Daigle ont été reconnues par de nombreux jurys au fil des années. Elle a été lauréate du Prix littéraire du Gouverneur général (2012); du Prix du lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick pour l’excellence dans les arts (2011); du Prix Champlain (2011); du Prix littéraire Antonine-Maillet-Acadie-Vie (1999 et 2012); et du Prix France-Acadie (1998). Elle a également reçu le prix Éloizes de l’artiste de l’année en littérature de l’Association acadienne des artistes professionnels du Nouveau-Brunswick (AAAPNB) en 1998, en 2002 et en 2014. En 1991, le gouvernement du Nouveau-Brunswick lui a décerné le 
prix Pascal-Poirier pour l’excellence dans les arts littéraires en français. En 2016, l’Université Mount Allison lui a remis un doctorat honorifique.


Vous avez reçu de nombreuses distinctions tout au long de votre carrière d’écrivaine. Que représente cet hommage que vous rend votre alma mater?

Je suis certainement sensible au fait que cet honneur m’est conféré par des compagnes et compagnons de route, en dépit du fait que mon travail est passablement solitaire. J’estime aussi que des centaines de personnes en ont sûrement fait autant, sinon plus que moi, et j’accepte cette reconnaissance en leurs noms aussi. C’est toujours gratifiant d’être reconnue par les siens.

Quels souvenirs gardez-vous de votre passage comme étudiante à l’Université de Moncton?

Pour moi qui ai grandi à Dieppe et à Moncton, fréquenter l’Université de Moncton allait de soi, ne serait-ce que parce qu’elle répondait à un besoin d’appartenance. Je me souviens que j’allais souvent aux parties de hockey des Aigles Bleus. En fait, c’était les débuts de la vidéo et j’avais décroché un petit boulot à filmer les parties de l’équipe. Je garde de bons souvenirs de mon passage à l’Université de Moncton, mais je suis loin d’avoir fait mon baccalauréat de façon linéaire; il y a eu des bifurcations. Après ma première année universitaire, je suis allée étudier en photo et en cinéma à Ryerson, à Toronto. Après, j’ai travaillé plus d’un an à L’Évangéline, avant de reprendre mes études à l’Université de Moncton. Bref, à un moment donné, j’en suis même venue à me demander si j’avais vraiment achevé mon baccalauréat (rires).

Lorsque vous avez entrepris vos études en littérature à l’Université de Moncton, est-ce que le goût d’écrire germait déjà en vous?

Cela faisait partie des possibilités, mais il était difficile de savoir quelle forme cela allait prendre. J’écrivais de petits textes poétiques, mais je voulais aussi acquérir des connaissances générales. Le début des années 1970 ne manquait pas de piquant. À l’époque, j’étais très nourrie par les textes de Cohen, de Dylan et de nombreux autres. Le cinéma aussi s’imposait. D’une certaine manière, mon désir d’écrire était lié à ces univers. Le langage, les mots commençaient à devenir importants en eux-mêmes.

Est-ce que devenir écrivaine a été une décision consciente? À quel moment le déclic s’est-il fait?

Je pense que j’ai toujours su que j’écrirais, car l’écriture pour moi était intimement liée à une sorte de liberté, liberté de mouvement et de pensée. Mais il n’était pas évident de trouver son style ni quoi raconter. L’envie d’écrire me venait souvent et naturellement, mais c’était aussi très exploratoire. Un jour, alors que je venais d’entreprendre une licence en lettres à Aix-en-Provence, je me souviens avoir ressenti un trop-plein de théories littéraires; mon temps pour passer à l’écriture était arrivé. J’ai tout de même mis un certain temps à partager avec les autres ce que j’écrivais. Raoul Boudreau et Annette Boudreau, qui enseignaient à l’Université de Moncton, ont probablement été les premiers lecteurs de mon roman Sans jamais parler du vent, publié aux Éditions d’Acadie en 1983.

Il n’y a pas tellement longtemps que je peux honnêtement me dire et me sentir écrivain. Pendant longtemps, même après avoir publié un certain nombre de titres, je n’étais pas convaincue d’avoir la largeur et la profondeur de vue nécessaires. Mais il y a toutes sortes d’écrivains alors, au fil du temps et des nouvelles publications, des bonnes critiques et des prix, j’ai fini par me rendre à l’évidence et par accepter cette désignation.

Vous avez été journaliste à L’Évangéline et à Radio-Canada Acadie. Quelle a été l’incidence de l’écriture journalistique sur votre écriture romanesque?

L’écriture journalistique, dans sa forme épurée, m’a toujours convenu. Lorsque j’écris des romans, c’est avec cette langue sans trop de fioritures que je travaille. L’outil est le même, c’est la latitude et le propos qui changent.

France Daigle

D’où vous vient votre amour de la langue française?

La langue française était très valorisée chez nous. Mon père était un ardent francophone et francophile. Il avait la France dans le coeur. C’était important pour lui qu’on apprenne à apprécier la langue, à bien la parler et à bien l’écrire. Cela faisait partie de notre environnement. Mon père aimait écrire et je crois que nous, les enfants, avons été marqué par cela, à différent degrés.

À un certain moment de votre parcours littéraire, vous avez intégré le chiac dans vos romans. Néanmoins, vous avez toujours affirmé que vous ne vous portiez pas à sa défense. Quel rapport entretenez-vous avec le chiac?

Le chiac est un parler régional qui témoigne des aléas de notre histoire. Il n’y a pas de raison de cacher cela, ni d’en avoir honte. Ce français gorgé d’expressions anglaises est très malléable, ce qui le rend attractif. Il s’agit d’un phénomène langagier intéressant dans la mesure où nous assurons nos arrières en maitrisant le français. J’ai l’impression de faire vieux jeu en disant cela, mais quelque part, on ne peut pas éternellement se rire du français et s’étonner, par la suite, quand cela nous joue de mauvais tours.

Vous êtes une personne très discrète, pourtant, devenir écrivaine, c’est un peu devenir un personnage public. Comment conciliez-vous ces deux aspects de votre vie?

La plupart du temps, cela se gère très bien. Il ne faut rien exagérer, je suis « minimalement » publique. Je ne suis pas Stephen King après tout.

Vous signez une chronique hebdomadaire dans L’Acadie Nouvelle, dans laquelle vous abordez des thèmes variés. Que représente pour vous cette tribune ? Est-ce important de participer au débat public en Acadie?

Je n’aurais jamais pensé qu’un jour je tiendrais une chronique dans L’Acadie Nouvelle. Lorsqu’on me l’a offerte, j’ai vu cela comme un nouveau défi. Parfois mes sujets sont plutôt anodins, parfois j’essaye d’attirer l’attention sur des situations problématiques. Mais je ne désire pas toujours susciter la controverse. J’aime faire parler les situations ordinaires, élégamment si possible. J’aimerais que mes écrits aient une sorte de pertinence. Et j’aime l’idée de rejoindre les lecteurs chez eux, chaque semaine. C’est littérairement satisfaisant.

Avez-vous un autre projet d’écriture en cours?

J’ai un projet en développement et j’ai confiance de m’y mettre sérieusement cette année. Si je suis sage, d’ici un an ou deux, il devrait sortir quelque chose.